
« Marchés non mérités : comment les marchés africains favorisent la croissance des géants européens »
Mardi le 25/11/2025
En matière d’exploitation néocoloniale de l’Afrique, il y a un sujet que nous avons tendance à négliger : celui des marchés indûment acquis.
Un cours d’économie de base nous permettra de comprendre intuitivement le fonctionnement des marchés concurrentiels, unité fondamentale du commerce et du développement économique dans l’économie mondiale moderne.
Les entreprises se font concurrence pour conquérir une part de marché plus importante, accroître leurs profits et développer leurs activités. Celles qui n’y parviennent pas font faillite et quittent le marché ; leurs concurrentes s’accaparent une part de marché encore plus grande et deviennent ainsi plus résistantes aux forces du marché.
Bien que cette concurrence désavantage initialement les petites entreprises, les gagnants parviennent à accumuler les succès jusqu’à atteindre un niveau de compétitivité que leurs concurrents ne peuvent plus égaler. Ces gagnants, qui monopolisent désormais la majeure partie du marché, sont communément appelés monopoles.
N’étant plus menacés par leurs concurrents, les monopoles peuvent fixer des prix plus élevés sans opposition. Sans concurrence, ils ne sont pas non plus incités à innover ni à accroître leur productivité. Cela a des conséquences dramatiques pour l’économie dans son ensemble, ce qui explique l’existence de lois antitrust dans les économies capitalistes avancées.
Conquérir un marché n’est pas chose aisée, et avec l’internationalisation du commerce et la montée en puissance d’acteurs clés comme la Chine, il est plus difficile que jamais pour une entreprise de survivre dans cet environnement ultra-concurrentiel. À maintes reprises, des groupes de réflexion et des observateurs européens ont déploré le manque d’efficacité et de compétitivité des entreprises européennes par rapport aux entreprises américaines et chinoises.
Il y a moins de deux mois, des experts financiers se sont réunis à Francfort, en Allemagne, pour la conférence SIBOS. Le PDG de la Deutsche Bank, Fabrizio Campelli, a déploré que le manque de compétitivité de l’Europe soit devenu un problème structurel (1).
Pourtant, pour les anciennes puissances coloniales, cela ne pose pas toujours problème. Contrairement aux pays qui doivent se débrouiller seuls dans la jungle du marché capitaliste, les économies néocoloniales héritent de liens politiques et institutionnels profondément enracinés avec les États qu’elles ont jadis dominés.
En tirant parti de ces liens, ils obtiennent un accès privilégié aux marchés fortement sous-développés de leurs anciennes colonies, notamment grâce à des concessions et des monopoles accordés à leurs entreprises. Ces arrangements permettent à leur capital national de s’accumuler sans les pressions habituelles de la concurrence ni le risque de faillite.
Prenons l’exemple de la France, qui a consacré plus d’un siècle à établir un empire colonial et un demi-siècle à consolider son héritage. Durant la période coloniale, l’économie et l’administration des colonies étaient organisées de manière à permettre l’exploitation et l’extraction des ressources.
Après l’indépendance, de nombreux présidents des pays dits nouvellement libérés, tels que Léopold Senghor au Sénégal, Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire et Ahmadou Ahidjo au Cameroun, étaient des fidèles français qui cherchaient à maintenir la domination de la France sur le continent.
Grâce à cette présence continue au sein des sphères politiques les plus intimes d’Afrique, les élites politiques africaines ont, pendant des décennies, accordé illicitement aux entreprises françaises des monopoles sur des secteurs économiques clés tels que la logistique et l’énergie.
C’est ainsi que le groupe Bolloré, qui a débuté en Afrique comme fabricant de cigarettes, est devenu le plus grand empire de la logistique maritime du continent.
Sans jamais avoir produit un seul bateau ni conteneur, Bolloré s’est vu octroyer des concessions stratégiques en Afrique, d’Abidjan à Lomé, en passant par Cotonou, Freetown, Conakry, Kribi…
En contrepartie de la gestion, à un coût fixe par navire, du traitement des dossiers logistiques, Bolloré bénéficiait de l’exclusivité sur les droits d’entrée, d’amarrage, de stockage et de manutention de tous les navires faisant escale dans l’un de ses ports africains.
En 2011, les activités de Bolloré en Afrique représentaient 80 % de son chiffre d’affaires brut. (2)
Un monopole non pas sur un seul pays, mais sur un continent entier (46 pays pour être exact), grâce à la mise en place initiale d’un monopole injustifié des marchés africains par une entreprise étrangère via un arbitrage politique.
En 2021, lorsque Bolloré a été accusé devant un tribunal français d’avoir financé les campagnes politiques de présidents qui non seulement lui avaient attribué arbitrairement des contrats, mais avaient également annulé illégalement des contrats avec d’autres entreprises pour ensuite les lui attribuer, la société a été condamnée à payer une amende de 12 millions d’euros (3).
L’opération semble plutôt avantageuse, si l’on considère que la branche logistique africaine du groupe a été vendue en 2022 à la société italo-suisse MSC pour la somme de 5,7 milliards d’euros (4), soit 475 fois le montant de l’amende.
Par ailleurs, Bolloré reste fortement présent sur le continent africain grâce à son groupe de télévision Canal+, actuellement diffusé dans 20 pays africains.
En tant que monopoles, ces entreprises étrangères ne contribuent en rien au développement local. Leurs profits s’apparentent à une rente, assurée par leur capacité à fixer les prix sur l’ensemble du marché et protégée par les élites africaines qui leur garantissent des privilèges commerciaux, des allégements fiscaux et d’autres concessions illicites.
Mais toutes les entreprises étrangères ne peuvent pas être une Bolloré. Que se passe-t-il lorsque des entreprises étrangères ne parviennent toujours pas à dégager des bénéfices sur des marchés monopolistiques ? Ce fut le cas d’Eneo Energie au Cameroun.
En 2001, le Cameroun a privatisé sa compagnie nationale d’électricité, Eneo, en vendant 51 % de son capital à la firme américaine AES. Treize ans plus tard, le fonds d’investissement britannique Actis a pris la relève des Américains, détenant désormais 56 % de l’entreprise. Officiellement, la privatisation visait à améliorer l’efficacité du réseau. Pourtant, vingt ans plus tard, seuls quelques villages ruraux ont accès à l’électricité.
Après être devenue un monopole privé, Eneo n’avait guère d’incitation à étendre l’électrification au-delà de Douala et Yaoundé ni à investir dans l’amélioration de la productivité. En effet, le Cameroun ne dispose pas d’industries énergivores consommatrices d’électricité. Il semble donc évident qu’une entreprise privée à but lucratif se serait concentrée exclusivement sur les deux principales villes du pays, au détriment du développement rural et national.
L’échec était prévisible pour tous, sauf pour les responsables gouvernementaux qui affirmaient que la privatisation d’Eneo favoriserait le développement du Cameroun.
Lorsque des entreprises privées échouent ailleurs, elles font faillite. En Afrique, cependant, même l’échec est externalisé sur les colonisés, tandis que les investisseurs s’en tirent sans le moindre souci. Il y a quelques jours à peine, l’État camerounais a annoncé avoir acquis 95 % d’Eneo après avoir racheté les parts d’Actis (5).
L’État camerounais a ainsi déboursé 78 milliards de francs CFA (118 millions d’euros) pour acquérir la totalité d’une entreprise dont la dette s’élève à 800 milliards de francs CFA (1,2 milliard d’euros).
Même en supposant que les bénéfices restent constants et que la dette n’augmente pas, il faudrait environ un siècle aux Camerounais pour rembourser le coût de cette aventure boursière désastreuse.
Ce problème se répète avec d’autres entreprises. Total Energies, EDF, Air France, Vinci, Société Générale, Canal+, Orange, Carrefour, toutes ont prospéré de la même manière, en acquérant des privilèges commerciaux indus au détriment des consommateurs et des entreprises locales. Le problème n’est pas propre à la France. Il persiste également avec les capitaux britanniques, belges, allemands…
Tous les secteurs industriels africains sont infestés par des entreprises parasites, soutenues par des gouvernements africains eux-mêmes soutenus par les pays européens.
Cet avantage se révèle toutefois être une arme à double tranchant pour les entreprises européennes. D’une part, elles bénéficient de marchés qu’elles ne méritent pas, ce qui leur permet d’accumuler suffisamment de profits pour ne pas être complètement absorbées par le marché international.
D’autre part, leur position de monopole et la manière dont elles l’ont acquise les rendent extrêmement vulnérables face aux défis posés par des entreprises ultra-compétitives et ultra-productives, nées sur des marchés nationaux ultra-concurrentiels, telles que les entreprises chinoises cherchant à s’étendre à l’étranger.
La « menace chinoise » provient moins de l’inondation des marchés européens par la Chine de produits imbattables à des prix sans précédent, que de la dépendance des entreprises européennes à l’égard de leur capacité à exploiter librement les marchés du tiers monde, ce qui les dispense d’innover et de rester compétitives.
La pression croissante du commerce international, conjuguée à la crainte de guerres tarifaires, met aujourd’hui ce modèle en péril. Après tout, un cochon ne se sent en sécurité dans une maison de paille que tant qu’aucun loup n’est en vue.
Pour ma part, je suis trop cynique pour croire que les gouvernements européens prendront cette menace suffisamment au sérieux pour renoncer à leur précieux système néocolonial de marchés non mérités et investir plus sérieusement dans leurs propres forces productives nationales.
Une chose est sûre : le monde évolue et si l’Europe choisit de rester en arrière dans le vieux monde colonial, elle risque d’y périr.
Soany Pougala
(étudiante camerounaise en Master d’Economie Politique)
Image principale : Vincent Bolloré et son fils, Cyrille Bolloré, actuel PDG du groupe. Photo : Eric Piermont via Bloomberg.
(1) https://flow.db.com/trade-finance/dawn-of-europes-new-trade-order
(2) https://linsoumission.fr/2025/03/27/bolloré-afrique-néocolonialisme/












